Hefei, ou la petite ouvrière française

Sophie, de son nom chinois Hefei nous propose une expérience où elle a pu se glisser dans la peau d'une ouvrière d'usine aux alentours de Canton (Guangzhou). Et vous allez voir qu'elle a pu apprendre le sens du mot "humilité" avec un grand "H" comme elle le dit.....

L'enguirlandeuse...

Pour commencer par une jolie phrase (pourtant lourde de sens, vous comprendrez en lisant la suite de cet épisode), je confirme le postulat évident selon lequel la Vie se construit au fur et à mesure d'expériences en tous genres, et que la Chine est décidément un terrain d'essai fabuleux pour cela. C'est surtout un pays dans lequel on y intègre rapidement l'une des plus nobles vertus qui puissent exister, à savoir l'Humilité avec un grand " H ".
Après avoir passé hier une journée éprouvante tant physiquement que mentalement chez un de mes fournisseurs chinois, bilan de la journée : j'ai parlementé, acharnée, pendant des heures et des heures, n'arrivant plus au bout d'un moment à contenir mes nerfs et optant donc pour le silence (!) (oui oui j'y arrive !) devant un fournisseur et son équipe CALMES et IMPERTURBABLES du début à la fin!!! Enervant au possible ! Mais en même temps c'est leur grande force. On a en fait rencontré un problème majeur sur l'un de nos produits, et les délais n'ont fait qu'aggraver la situation déjà fort fâcheuse dirons-nous. Bref, après quelques 6h30 à parler de la même chose inlassablement (on s'est même fait livrer Mc Do, c'est dire !), la décision qui a été prise au final va en faire halluciner plus d'un, je le sais d'avance! 

Nouvelle version de 'l'arroseur arrosé'.....

Venons-en donc à ma journée MEMORABLE. Je rappelle que nous sommes samedi, donc en théorie je ne suis pas censée bosser. MAIS. Parce qu'il y a un MAIS ! Je suis retournée à l'usine de la veille, non pas pour rediscuter de nos problèmes, mais pour... PRETER MAIN FORTE A LA PRODUCTION !!!!! Pour ceux qui n'auraient pas percuté, aujourd'hui j'ai travaillé à l'usine avec les ouvriers chinois, dans les mêmes conditions de ces toujours mêmes ouvriers chinois... !!!!!!...............  Si on m'avait dit que j'en viendrais là un jour, j'aurais ri d'une force monumentale ! Mais pourtant... il a seulement fallu attendre que j'aie le titre de Manager Asie et que je bosse moins d'une semaine pour déjà me retrouver dans ce genre de situation ! Le PDG de l'usine en question a refusé de croire jusqu'au dernier moment que je me mettrai réellement sur la chaîne pour bosser avec les autres et les aider à avancer, et il pensait que je viendrai juste lui rendre visite " histoire de " pour surveiller le travail quoi ! Jusqu'à ce que l'équipe de production me voit m'asseoir avec les ouvrières, prendre un produit et demander mes instruments. Et là le gars de me dire " mais toi aussi tu veux travailler là-dessus ??? " " oui, oui, moi aussi ! " Et en avant, c'est parti !!! On devait, à l'origine, être une douzaine de personnes en tout à injecter par seringue un mélange de colle et de silicone dans des gaines, de façon à étanchéiser un produit destiné à l'usage extérieur, et faire 2040 pièces en 3 fois 12h de boulot. Le truc c'est que je suis venue aider à corriger nos produits en espérant que les effectifs disponibles seraient suffisants en fonction des calculs qu'on avait fait avec Gisèle mon assistante, mais on n'a évidemment pas eu gain de cause. On s'est retrouvée à 4 nanas à galérer comme des dingues pour injecter ce ciment dans les gaines de protection des ampoules, et j'avoue que le soir j'avais les mains explosées... ! et encore j'ai arrêté au bout de deux guirlandes, car on a réussi à ne faire qu'un seul produit en une heure au lieu des trois estimés ! et avec un effectif réduit de 3 fois, je me suis vite rendue compte que c'était mission impossible de réussir à tout faire en 3 jours... 

Et la morale alors ?

En tous cas, cette expérience m'a bien montré que ce n'est pas parce qu'on est " jingli " (Manager en Chinois) qu'on doit rechigner à mettre la main à la patte pour tenter de " sauver " notre produit. De plus, j'ai vraiment pu voir, même si c'est seulement l'espace de quelques petites heures, quelle est la vie dans une usine chinoise, et imaginer beaucoup plus concrètement quel sentiment on peut avoir lorsque l'on travaille toute sa vie dans une atmosphère telle que j'ai pu la connaître ce jour-la.

Et franchement, même si chacun de nous rencontre forcément des galères dans n'importe quel boulot qu'on peut avoir, même si ce sont des galères à une échelle difficilement comparable certes, il me semble cependant bienvenu de relativiser parfois un peu par rapport aux conditions de vie de ces Chinois, et de se dire qu'on n'est pas si mal loti. Et franchement, je vous le dis, de vivre désormais dans ce pays me donne vraiment en premier lieu de grandes leçons d'Humilité, toujours avec ce fameux grand " H ". Savoir devenir et/ou rester humble s'enseigne et s'apprend vraiment de façon naturelle ici, rien que par l'observation de la vie de l'Autre.

Réflexion d'après guirlandes...

Les Chinois du monde ouvrier (ou de façon générale des classes les moins aisées de la société) ont sur leur visage une forme de " résignation " devant ce que la Vie leur a accordé. Mais ils portent aussi en eux une forme de bonheur que l'on ne connaît pas. La vie en communauté, et l'absence d'ouverture sur le monde extérieur, sont autant de facteurs qui font qu'ils ne semblent pas malheureux de leur sort puisqu'ils n'ont aucun point de comparaison (exceptée peut-être la télévision, mais c'est bien connu que la télé c'est du spectacle controlé non ?!), ni aucun autre but que celui de subvenir aux besoins de leur famille, ce qui est déjà un bien lourd fardeau. Le système chinois est organisé de telle sorte qu'un ouvrier qui travaille à l'usine, dispose également d'un dortoir dans l'un des bâtiments qui, souvent, jouxte l'usine en question, ou se trouve un peu plus loin (pas bien loin je vous rassure) si le site de production est large. Et tout autour de ce lieu de vie unique pour eux, on trouve des sortes de villages dans la ville, c'est-à-dire que chaque usine (ou groupement d'usines quand la zone est très active) est organisée de telle sorte qu'on peut se limiter à déambuler et " construire " sa vie dans un périmètre restreint où sont installés quelques commerces " de base " et des restaurants très bas de gamme. C'est d'ailleurs dans cet endroit que j'ai acheté une paire de shoes pour bosser dans l'usine à 6 kuais (environ 0.60 Euros, ou 4FF pour les irréductibles comme moi). On m'a d'ailleurs dit que je m'étais faite arnaquer, qu'en fait j'avais fait gagner presque 50% à la vendeuse par rapport au prix normal d'achat !!! Vous pensez bien qu'a ce prix la je ne lui en ai pas tenu rancoeur... 


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